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Acceptable pour la science mais condamnable dans un cadre artistique ?

Peut-être avez vous entendu parler de la très controversée exposition Body Wolds, exposant de réels corps humains dépecés et disséqués ? C'est l'œuvre de Gunther von Hagens, et bien plus qu'une polémique, son travail mérite toute notre attention.


Gunther, scientifique ou artiste ?

Gunther pose avec son œuvre. Crédit : EPA/ BAS CZERWINSKI, AFP

Les deux mon capitaine ! Gunther est ce qu'on appelle un artisan en anatomie. Il né en 1945 en Pologne mais a essentiellement vécu en Allemagne - alors en divisée en deux blocs -, et est part ailleurs de nationalité allemande. Gunther exerce le métier de professeur en anatomie et en pathologie. En tant qu'anatomiste, il est spécialisé dans l'étude de la structure, de la composition biochimique, de la croissance et du fonctionnement des tissus et organes des corps. Et dans cette continuité, il est aussi inventeur et sculpteur...


Gunther l'inventeur

Inventeur de quoi me demanderiez-vous ?

De la plastination, un procédé permettant la conservation des corps morts. Cette technique, qu'il invente et brevette entre 1977 et 1982, vise à remplacer tous les liquides biologiques par des polymères, en général de la résine ou du silicone. La plastination permet de conserver les différentes textures du corps, d'éliminer les mauvaises odeurs et de conserver une certaine malléabilité permettant de créer des poses assez librement jusqu'à stabilisation de la posture . Un certain nombre d'avantages donc, bien que le résultat obtenu semble tellement artificiel qu'on en oublie aisément qu'il s'agit de réels humains. Mais la plastination est un procédé laborieux : un an de travail est nécessaire pour plastiner un corps humain complet !


Ci-dessous, le joueur de basket permettant de montrer le fonctionnement des muscles :

Pourquoi diable passer tant de temps à plastiner des corps ? Activité qui peut sembler passablement glauque on en conviendra... Mais pour l'enseignement bien sûr ! Les différents éléments biologiques plastinés servent à former des médecins mais aussi à informer le grand public. Il s'agit donc d'une possibilité de démocratisation du savoir anatomiste, habituellement réservé à une élite.


Femme enceinte.

Gunther fonde l'Institut de Plastination en en 1993 et en tient le poste de directeur scientifique. Cet institut regroupe plusieurs usines de plastination (en Allemagne, mais aussi en Chine et au Kirghizstan) et fournit corps et organes plastinés à plus de 400 laboratoires et universités à travers le monde. 12 000 cadavres sont enregistrés dans le programme de l'Institut, provenant d'hommes et de femmes ayant donné leur accord de leur vivant, mais aussi corps non réclamés donnés par certaines autorités gouvernementales. C'est dans ce flou qu'est né l'accusation violente d'utiliser des corps de patients d'hôpitaux, de déficients mentaux ou de dépouilles de prisonniers chinois, contentieux qui n'ont pas été reconnus légalement.


L'Institut de plastination vit de dons et des revenus générés par les expositions itinérantes réalisées à travers le monde... Et ces expositions, parlons-en justement !


Gunther le sculpteur

« J'ai commencé à exposer quand je me suis aperçu que la femme de ménage et le portier s'intéressaient plus à mon travail que mes propres collègues » confie Gunther. Notamment, il note la curiosité qu'on les personnes atteintes de pathologie à voir ce qu'il se passe réellement dans leur corps.

Le joueur d’échec permet de voir le système nerveux et le canal rachidien jusqu’au cerveau. Explique l’utilisation du cerveau humain.

Gunther réalise sa première exposition publique à Tokyo, en 1995. Celle-ci est ensuite montée dans le monde entier. Chaque exposition est l'occasion de présenter un sujet. Celle dont nous avons le plus entendu parlé récemment se tenait à Genève entre 2017 et 2018 au Palais des Expositions et des Congrès, Palexpo, et avait pour thème le cycle de vie. Au travers de 200 humains et morceaux humains, Gunther montre comment mûrit un corps, comment il se développe, comment évoluent les maladies et comment le corps s'affaiblit. Les exposés (explosés?) ont tous donné leur accord de leur vivant. Ce qui n'empêche en rien les polémiques de survenir. La mise en exposition du corps mort à l'intérieur d'institution muséales. Le travail de Gunther s'inscrit dans un flou législatif : aucune mesure législative ne prohibe l'exposition de corps morts de la sorte. Nous sommes en réalité peu habitués à voir s'exposer la préparation des cadavres et à leur nudité, donnant l'impression d'être un peu voyeuriste. De plus, le transport des cadavres entre deux expositions dérange : a-t-on idée de déplacer un mort ? Mais de telles initiatives ne peuvent être que saluées dans une démarche non seulement éducative (comprendre le fonctionnement de notre corps, sa mécanique et embrasser sa complexité), mais aussi pour faire évoluer notre rapport à la mort et aux cadavres, et de faire connaître la beauté du corps humain, la beauté "intérieure" dans toute sa complexité. Ces réflexions ont été malheureusement noyées dans le scandale : l'origine possiblement douteuse de certains corps a en effet déplacé la réflexion des liens que tisse Gunther entre la pratique scientifique et artiste, pour concentrer l'intérêt sur les sujets tabous et dérangeants - bien plus médiatiques.

Le cavalier sur son cheval cabré : inspiré de la satut de bronze Cheval pour un noble de Léonard de Vinci. Corps humain d’un journaliste, et cheval euthanasié pour membre cassé.